L'enfer kafkaïen de Guantanamo
Marc Thibodeau
La Presse
«Vous êtes maintenant la propriété des marines!»
C'est par ce message, crié à pleins poumons dans son oreille, que Shafiq Rasul est accueilli en janvier 2002 à la base militaire de Guantanamo, où il demeurera pendant plus de deux ans plongé dans un enfer kafkaïen.
Son calvaire avait commencé deux mois plus tôt, en Afghanistan, lorsqu'il avait été capturé avec deux amis, Asif Iqbal et Rhuhel Ahmed, par les troupes du général Dostom, redoutable seigneur de guerre. Deux cents prisonniers sont transportés pendant près de 24 heures dans des conteneurs vers une prison afghane sous supervision américaine.
À l'arrivée, les trois hommes, des musulmans venus de Tipton, en Grande-Bretagne, dans des circonstances nébuleuses, figurent parmi la vingtaine de survivants. Les autres sont morts asphyxiés ou tués par les balles tirées par les combattants afghans pour « aérer » les conteneurs.
Identifiés comme des « étrangers » lors d'interrogatoires menés l'arme sur la tempe par des membres des forces spéciales américaines, ils sont transférés par avion à Kandahar, dans le sud de l'Af- ghanistan, où ils demeureront quelques semaines. « Tu as tué les membres de ma famille dans les tours (du World Trade Center) et maintenant l'heure est venue de payer », crie un des soldats qui multiplient insultes, coups de pied et coups de poing.
Accusés à plusieurs reprises d'être liés à Al-Qaeda, chose qu'ils nient énergiquement, Rasul et Iqbal sont finalement dénudés, rasés, soumis à une fouille corporelle « humiliante » et forcés d'enfiler une combinaison orange. Ils sont ensuite transportés, yeux et oreilles bouchés, vers des avions cargos où ils sont enchaînés au sol pour la durée d'un long voyage. Bien qu'ils l'ignorent, la destination est l'île de Cuba, où l'armée américaine dispose d'une base isolée. Ahmed suivra le même chemin quelques semaines plus tard.
Rasul, privé d'eau et de nourriture, ne pèse plus que 140 livres à l'arrivée, soit 55 de moins que son poids normal. Iqbal a perdu 45 livres. Et les mois qui viennent n'amélioreront pas les choses.
Les détenus sont cantonnés pendant plusieurs semaines dans des cages de deux mètres sur deux surchauffées par le soleil cubain où circulent serpents et scorpions. Une seule sortie par semaine est permise pour une douche de deux minutes.
Ils ne doivent ni parler ni prier et sont régulièrement privés de sommeil. Après quelque temps, ces mesures sont « adoucies ». Des exemplaires du Coran leur sont fournis, mais les soldats n'hésitent pas à les frapper du pied ou encore à lancer le livre dans les seaux faisant office de toilettes pour irriter les détenus, le but étant de les « ramollir » en vue des interrogatoires qui se succèdent à un rythme régulier.
Les soldats, souvent des réservistes de l'armée américaine avec peu d'expérience, sont agressifs. Les plus bavards expliquent avoir été informés par leurs supérieurs que les détenus sont des « animaux sauvages » capables de « tuer avec une brosse à dents à la moindre occasion ».
Certains soldats rivalisent pour savoir quel détenu arrivera le plus rapidement aux bâtiments d'interrogatoire et frappent ceux qui tombent au sol. À quelques occasions, les prisonniers entament des grèves de la faim pour améliorer leurs conditions de détention, sans grand résultat. Les plaintes aux représentants de la Croix-Rouge ou aux officiers britanniques qui viennent parfois visiter les lieux n'y changent pas grand-chose.
En mai 2002, les détenus sont transférés dans des conteneurs métalliques éventrés et fermés avec du grillage. Ils sont sur écoute constante, les cages étant truffées de micros. La moindre incartade peut mener à un séjour en isolement complet de plusieurs jours, voire de plusieurs semaines. Rasul se retrouve ainsi puni pour avoir griffonné « Ayez une belle journée » sur un verre de styromousse. Iqbal est laissé plusieurs heures dans une cellule couverte d'excréments par un détenu devenu fou.
À la fin de 2002, les conditions de détention se détériorent. Des prisonniers dénudés sont laissés à l'abandon plusieurs heures, les mains et les pieds liés, dans des cellules rendues glaciales par l'air conditionné. Rasul et les deux autres détenus de Tripton apprennent que certains des prisonniers sont humiliés sexuellement en voyant l'un d'eux s'effondrer en larmes après un interrogatoire.
Ils sont aussi brutalisés par les soldats d'une escouade spéciale qui, en une occasion, passe à tabac sous leurs yeux un détenu simplement parce qu'il a imité l'une des femmes présentes dans la base militaire.
Vide temporel
Pendant leur séjour à Guantanamo, les trois hommes sont plongés dans un vide temporel, les soldats ayant pour consigne de ne jamais donner l'heure ou la date. Ils ne reçoivent pratiquement jamais de nouvelles de leur famille et vivent constamment dans la peur.
« Au début, nous avions peur à tout moment d'être tué. Les gardiens nous disaient: Le monde ne sait pas que vous êtes ici, personne ne sait que vous êtes ici. Tout ce qu'ils savent, c'est que vous avez disparu. Nous pourrions vous tuer et personne ne le saurait. Avec le temps, nos craintes se sont un peu estompées, mais elle ne sont jamais disparues », relate Shafiq.
Les trois détenus apprendront peu avant leur libération que des organisations de défense des droits de l'homme, alertés par les familles, mènent une bataille en leur nom devant les tribunaux américains. Le but est d'obtenir pour l'ensemble des détenus de Guantanamo le droit de contester leur statut de « combattant ennemi » devant un tribunal civil américain, chose qui leur sera finalement accordée par une décision retentissante de la Cour suprême cet été.
Avant d'avoir vent de ces procédures, les trois hommes doivent répondre aux questions pressantes des responsables des interrogatoires qui affirment les reconnaître dans une vidéo trouvée en Afghanistan où apparaît le leader d'Al-Qaeda, Oussama ben Laden. Seul hic, ils étaient en Grande-Bretagne au moment où le document a été tourné.
L'information, semble-t-il, vient d'un autre détenu souffrant de maladie mentale, les soldats n'hésitant pas à utiliser les « aveux » des détenus les plus mal en point pour incriminer les autres.
Ce n'est pas le choix qui manque puisque plusieurs dizaines de prisonniers, ne pouvant résister aux conditions de détention, ont maintenant de graves problèmes de santé mentale, selon Rasul. Les trois détenus disent aussi avoir été témoins de tentatives de suicide de la part de prisonniers qui, comme eux, n'ont jamais été informés des raisons exactes de leur transfert à Guantanamo.
Les raisons de leur libération ne seront jamais précisées non plus même si les trois hommes soupçonnent que la présentation de leur cause devant les tribunaux américains a embarrassé les autorités.
Ayant refusé de signer un document confirmant qu'ils ont été membres d'Al-Qaeda- chose qu'ils disent avoir accepté de reconnaître durant leur détention uniquement pour se soustraire aux sévices-, ils sont expédiés par avion dans leur pays d'origine en mars et relâchés par les autorités britanniques.
C'est de là qu'ils feront paraître en août un long compte rendu de leurs démêlés, le but étant de rappeler à la mémoire de la planète le sort des centaines d'hommes restés derrière.