19 décembre 2005

Sans-abri, sans-logis, sans domicile fixe...(suite)

Fait froid, j'suis un peu rond, pas mal rond. Un jeune du coin St-Denis-Roy m'a refilé d'la baboche qu'il concocte, une espèce de boisson forte à saveur prononcée de pelures de banane. C'est une mixture de reste de fruits, de levure, de sucre, ou j'ne sais trop quoi. Ça réchauffe le dehors et ça amollit le dedans. Ça fait oublié, ou pire ça ressasse les souvenirs...

J'avais une PME qui marchait assez bien, mais qui m'obligeait à travailler fort, très fort, pour que mes employés aient leurs paies et moi la mienne. J'voyais pas la vie passer, pas de loisir, rien d'autre que le travail.

Mon mariage était comme ma PME, à la différence que je n'y travaillais pas du tout. J'ai complètement raté c'te bout là de ma vie. Tout passait après la PME. Femme, enfants, deux filles, maintenant adultes. J'ai mis tous mes œufs dans le même panier, il a percé, pis ça a fait une omelette. Alcool, revers, plus d'alcool, plus de revers, peine d'amour, encore plus d'alcool, perte des enfants, plein d'alcool. De l'alcool à en voir double ma vie ratée.

Oublier. Changer. Désespoir.

La chute a été rapide, sournoise, implacable. J'étais incapable de remonter. C'était comme essayer de grimper sur un poteau de pompier savonneux. T'arrêtes, t'abandonnes parce que tu sais que tu n'y arriveras pas. Puis la déchéance, les amis, les mauvais amis, non, les amis pareils à moi, comme un miroir de ma déchéance. On se sent bien ensemble, on ne voit même pas nos ombrages, mais on se voit en double.

J'ai revu à l'occasion mes filles. Elles en ont arraché elles aussi; instabilité, séparation, mais jamais autant que moi. Elles ont voulu m'aider, surtout la plus jeune qui ne comprenait pas pourquoi j'avais choisi de vivre ainsi. Mais je n'ai pas choisi de vivre ainsi. Je vis ainsi, presque sans choix, trop souffert.

La robine aux pelures de banane commence à me peser sur le cœur et sur l'esprit. J'me sens bambochard, un bambochard triste. Je ne sens plus le froid, pis toujours cette odeur de caoutchouc brûlé qui vient d'en bas. Ça pu mais c'est de l'air chaud. Je m'enroule dans cette couverture tachée d'huile, j'replace les cartons sous la couverture, j'fais une petite boule avec mes bas dans le bout de ma chaussure et de mon bottillon. C'est plus chaud pour les orteils la nuit.


Lo x ... à suivre mercredi le 21 décembre.

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