29 septembre 2005

Pierre Bourgault...

Témoignage de Pierre Bourgault
quelque temps avant sa mort


1934-2003


Le cœur bat plus vite que de coutume et le cerveau explose. Je me demande lequel des deux explosera le premier, à moins que je m'occupe de tout cela moi-même, ce qui n'est pas une si mauvaise idée après tout.

Je m'engloutis dans toutes les contradictions. Je suis vivant mais je suis mort. Je suis résigné mais je veux me battre. Un instant je m'imagine longeant les murs sans lever le regard, puis je décide de porter la tête haute et de soutenir les terribles regards de tous ces accusateurs qui disent encore m'aimer.

Je veux vivre et je veux mourir. Je veux ignorer le bourreau qui ne sait pas ce qu'il fait, puis je veux me venger.

Je veux dormir mais rester vigilant. Je suis allumé puis, je m'éteint. Je me suis toujours un peu moqué de la mort, la mienne, et celle des autres. Tout s'arrête et voilà, c'est tout. Je ne l'ai jamais souhaitée, mais je n'ai jamais non plus tenté de l'ignorer. Je savais qu'elle viendrait en son temps. Je souhaitais quelle soit simple, qu'elle soit douce et qu'elle me prenne à l'improviste sans m'avertir qu'elle s'amenait.

Mais voilà qu'elle se présente devant moi dans toute sa brutalité, avec une brusquerie sauvage qui m'arrache de terre avec violence. Je comprends maintenant pourquoi il vaut mieux ne pas connaître le jour de sa mort, car autrement, on devient un mort vivant ! Vous vous levez un matin et tout va bien, puis quelqu'un vous annonce que vous serez exécuté dans l'après-midi. Entre le matin et l'après-midi il y a l'éternité. Pas la vie, l'éternité qui comme on le sait, ressemble parfois à l'enfer. Oui, c'est de cela qu'il faut parler, l'enfer.

J'y suis plongé depuis cinq jours entouré de tous ces démons déchaînés , les miens et ceux des autres, ils m'assaillent de toute part et me roulent dans la boue. Je ne suis plus rien, moins que rien et pourtant il me reste la rage, oui cette sorte de rage qui est plus que de la colère. Oui cette rage incandescente qui me brûle et me consume comme le feu le ferait sur un bûcher ! Voilà cinq jours que ça dure, non seulement l'épouvante ne diminue pas, elle s'installe à demeure. Je sais que le fusil a craché son feu mais je ne sais pas quand il m'enflammera le cerveau.

Inconsciemment, je longe déjà les murs et ne regarde plus les gens, les voisins, les passants dans leurs yeux.

J'attends. Une attente habitée de toutes les angoisses, de tous les cauchemars, je ne me déplace plus que lentement comme si je craignais arriver trop vite au but.

Je regarde mon chien avec plus de tendresse que d'habitude et c'est dans une sorte de brouillard que j'aperçois ma terrasse abondamment fleurie. Je vois à peine les fleurs qui ne sont plus que des taches de couleur imprécises qui s'évanouissent en plein soleil.

Désormais, je sais ce qu'est la folie, le retrait, le refus, le départ ailleurs. Je me sens devenir fou. Je commence à comprendre que la mort et la folie ne sont peut-être qu'une seule et même chose, je n'en peut plus.

Ah! tuez-moi et au plus tôt et qu'on en finisse enfin.

Je suis mort et je vis, l'horreur absolu. Ce n'est pas tant la mort en soi. C'est la mort qui surgit nulle part dans l'humiliation et l'opprobre. Ce n'est pas la mort tout court, c'est la mort qui s'accompagne d'un jugement injuste et de la condamnation sans appel. C'est la mort qui survient dans les cris de vengeance. C'est la pire des morts, c'est la mienne.

J'ai connu tout au long de ma vie des souffrances individuelles et de lourdes épreuves mais, réunies toutes ensemble, elles pèsent bien peu auprès de la tourmente dans laquelle je suis plongé!

P.-S. : Rien à ajouter.

Lo x

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